Le Quotidien de l'Art: Après 80 ans, un Chagall rendu à ses propriétaires

Par Jade Pillaudin Édition N°2332 21 février 2022 à 21h17
Marc Chagall, "Le Père", 1911, huile sur lin, 80 x 44,2 cm. Musée d'Art et d'Histoire du Judaïsme.
© Adagp, paris 2022.
Melina Wolman et James Palmer.

Le 15 février, l'Assemblé a voté à l'unanimité un projet de loi actant la restitution de 15 œuvres spoliées par les nazis à des collectionneurs juifs, qui sortiront d'ici un an des collections nationales. Symbole de ces retours, Le Père de Marc Chagall (1911), saisi à Lodz en 1940, lors du pillage de l'appartement du luthier polonais David Cender, a connu un parcours étonnant.


Rescapé d'Auschwitz, dépossédé de tous ses biens au sortir de la guerre, David Cender (1899-1966), qui s'était installé en France en 1958, avait engagé des demandes d'indemnisation auprès de la République fédérale d'Allemagne dès 1959. Si la spoliation du tableau avait été officiellement reconnue par la commission Brüg en 1972, soit presque 20 ans après sa demande, le musicien ne revit jamais de son vivant Le Père, qu'il avait acquis en 1928 auprès du marchand Abe Gutnajer à Varsovie. Près de 80 ans après le vol et la disparition du tableau, la société canadienne Mondex Corporation, spécialisée dans la recherche de provenance de biens spoliés, a enquêté pendant 7 ans pour retrouver sa trace. En collaborant dès 2019 avec la Mission de recherche et de restitution des biens culturels spoliés entre 1933 et 1945 du ministère de la Culture, alors fraîchement créée et dirigée par David Zivie, elle a réussi à localiser le tableau dans une collection nationale, à savoir celle du Centre Pompidou. Conservé dans ses dépôts pendant 10 ans, il avait été transféré en 1998 au Musée d'art et d'histoire du Judaïsme, qui encore tout récemment avait montré la toile lors de l'exposition « Chagall, Modigliani, Soutine... Paris pour école, 1905-1940 ».

Photographie de David Cender (au centre) prise à Lodz en 1936.
© archives de la famille Cender.

En dation pour la succession de Chagall...

Restituer un MNR (Musées Nationaux Récupération), c'est-à-dire une des œuvres spoliées et rapatriées d'Allemagne au lendemain de la guerre est une chose (qui se fait plus simplement, par acte administratif), restituer une œuvre non MNR en est une autre, qui impose cette sortie des collections publiques. « Un énorme changement est en train de se produire au niveau gouvernemental, juridique et jurisprudentiel, affirme l'avocate Melina Wolman, qui a suivi l'affaire en France pour Mondex. On assiste à un mouvement global du côté des institutions, qui favorisent de plus en plus les restitutions. » En témoigne selon elle la réactivité du Centre Pompidou et du MAHJ, tout de suite disposés à coopérer : « Lorsque je les ai contactés il y a un an et demi pour faire état de nos recherches, ils ont d’abord manifesté leur étonnement, car le tableau était le fruit d’une dation en paiement des droits de succession de Marc Chagall en 1988. C’était donc une situation assez inédite : parce que la toile était entrée légalement dans les collections nationales, nous avons dû leur présenter un dossier extrêmement solide ». Les recherches de Mondex ont pu établir que Marc Chagall avait en effet récupéré le tableau après-guerre, dans des circonstances restées floues jusqu’à nos jours. On suppose aussi qu’il avait lui-même perdu son tableau en 1914, en quittant la France à l’annonce de la Première Guerre mondiale.

« En confrontant les deux musées aux documents de 1972 établissant la spoliation, il est devenu indéniable que s’engage un processus de restitution », ajoute Melina Wolman.


Les recherches de Mondex ont pu établir que Marc Chagall avait en effet récupéré le tableau aprèsguerre, dans des circonstances restées floues jusqu’à nos jours.


Un passage en Italie

Parmi les autres documents clés ayant permis d’éclairer la trajectoire du tableau, des archives italiennes relatant son passage sur le territoire lors d’une exposition au Museo civico d’arte antica de Turin en 1953, mentionnant Marc Chagall comme possesseur. Une autre archive en provenance du musée Wallraf-Richartz a rendu compte de son passage à Cologne en 1967. Pour James Palmer, président de Mondex, la découverte émouvante d’une attestation de David Cender datée de 1962 (rédigée dans le cadre de la procédure d’indemnisation), décrivant avec une grande précision Le Père marqua un véritable tournant :

« Lorsque nous avons pu accéder à une photographie en couleur du tableau, nous avons toute de suite compris que la description faite par David Cender correspondait parfaitement à ce que nous avions sur notre écran, notamment lorsqu’il évoque en détail le contour des yeux du personnage. Nous étions très heureux de cette découverte importante. C’était désormais impossible de s’y tromper ». Après des années d’enquête, James Palmer et Melina Wolman se sont rendus il y a quelques jours au MAHJ pour enfin faire face à la toile qu’ils n’avaient jusqu’à présent pu examiner que sur ordinateur. « C’est une représentation touchante du père de Chagall, qui a priori le dépeint comme ce père orthodoxe sérieux, mais dont l’espièglerie est manifeste, et se détecte dans les détails, notamment dans la position du chapeau », confie James Palmer.


La lenteur prise les procédures : c’est ce que reprochent depuis des années à la France les héritiers

des personnes spoliées, dont chaque cas demeure unique, et dont les particularités comme les zones d’ombre rendent parfois les situations difficiles à éclaircir.


Vers une accélération des restitutions ?

Pour Melina Wolman, cette issue heureuse n’aurait pas pu avoir lieu sans la bonne intelligence des musées français et la détermination de ses interlocuteurs au ministère : « Nous avons pu compter sur les engagements renouvelés de Laurent Le Bon pour faciliter ce processus en tenant nos calendriers.

La procédure de déclassement qui a suivi, avec le vote de la loi au Parlement est assez inédite. Le vote d’une telle loi prend énormément de temps, et c’est souvent beaucoup de souffrances pour les familles ». La lenteur prise par les procédures : c’est ce que reprochent depuis des années à la France les héritiers des personnes spoliées, dont chaque cas demeure unique, et dont les particularités comme les zones d’ombre rendent parfois les situations difficiles à éclaircir.

En témoigne le cas des onze dessins et une cire ayant appartenu à la famille Dorville, dont les descendants avaient, avant l’adoption du projet de loi, récusé ses termes ambigus qui proposaient de lui « remettre » douze oeuvres acquises par le Louvre en 1942. Le « contexte contestable » de leur achat a été inscrit noir sur blanc dans un communiqué du ministère paru le 16 février, et la spoliation a finalement été officiellement établie. Treize des quinze ayants droit ont ainsi été formellement identifiés par la Commission pour l’indemnisation des victimes de spoliations (CIVS), créée en 1999. En janvier dernier, Roselyne Bachelot s’était dite favorable à une « loi-cadre » visant à faciliter la sortie du domaine public de biens culturels, qui permettrait d’éviter la lourdeur du processus d’une loi spéciale telle que celle votée en février.

Une promesse que les descendants de collectionneurs spoliés espèrent voir tenue. De son côté, le musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme exposera Le Père, accompagné d’une scénographie explicative, à partir du 23 février, pour une durée encore indéterminée, en attendant qu’elle quitte définitivement ses murs.

Selon Melina Wolman, « la date exacte de remise du tableau n’a pas encore été décidée, mais nous espérons qu’elle aura lieu avant les élections présidentielles, avec une cérémonie en présence des descendants de David Cender, qui feront le déplacement d’Israël ».

Gustav Klimt, Rosiers sous les arbres
vers 1905, huile sur toile, 109,2 x 109,2 cm.
Ce tableau fait partie des oeuvres concernées par le projet de loi voté à l’Assemblé.
© DR.
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